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  • Bruno Gysels

Dictature ?

De nombreuses voix se sont élevées, notamment en France, pour dénoncer une prétendue dictature sanitaire. L'imposition du pass sanitaire en serait la démonstration.



Sans vouloir trancher ce débat, je désire apporter en ces quelques lignes un regard différent.


En effet, je constate tout d'abord que, d'après les sondages (qu'il faut bien entendu analyser avec prudence), une grande majorité des Français approuverait l'imposition du passe sanitaire. Dans ces conditions, il semble difficile de qualifier l'extension du pass sanitaire comme démontrant la disparition de la démocratie au profit de la dictature.


Ces seuls chiffres permettent-ils pour autant de clore le débat ? Pas du tout, d'après moi.


Je vous propose de découvrir (ou redécouvrir) la réflexion de trois auteurs qui portent un regard pointu sur les notions de démocratie, de dictature et de liberté.


Jean QUATREMER

Correspondant à Bruxelles du journal français LIBERATION


Dans l'émission "C politique" diffusée sur FRANCE 5 le 12 septembre 2021, Jean QUATREMER s'exprime comme suit :


« Le problème, ce que la démocratie et les libertés publiques n’ont pas été faites uniquement pour temps calme. Elles ont été faites pour le cas de tempête.


C’est cela qui est génial, toutes les conquêtes qui ont été faites depuis 1789, c’était justement pour éviter que le pouvoir politique s’empare pendant une période de crise de tous les pouvoirs et réduise les droits des citoyens. C’est çà qui est extraordinaire dans la conquête pendant deux siècles de nos libertés publiques.


Or, aujourd’hui, l’argument qu’on nous sort, c’est que la démocratie, c’est pas fait pour la période de crise. »


"En démocratie, la fin ne justifie jamais les moyens."


Dans le magazine français L'EXPRESS publié le 30 août 2021, Jean QUATREMER précise :


"En démocratie, la fin ne justifie jamais les moyens. Si nous renonçons à nos principes en cas de crise, et la crise est un état qui tend à devenir permanent, cela veut dire qu'ils ne sont pas si précieux que cela. Je suis persuadé que la campagne de vaccination se serait poursuivie à un rythme soutenu, sans cette mesure liberticide qu'est le passeport sanitaire."


"Il faut le marteler : il n'y a aucun complot d'aucune sorte au sommet de l'Etat, ne serait-ce que, comme le disait Michel Rocard, parce qu'il requiert un esprit d'une rare finesse.... Ce que je crois en revanche, c'est que nous sommes dirigés par des gens qui prennent des décisions dans l'instant sans jamais réfléchir à leur conséquence à long terme."


"Même avec les meilleures intentions du monde, on ne porte pas atteinte à nos institutions démocratiques et à notre Etat de droit ! J'ai hélas souvent l'impression de voir des gamins jouer avec des armes à feu.


Jean-Marie GUEHENNO

Diplomate français, ex-secrétaire adjoint des Nations Unies, Auteur de l'essai "Le Premier XXIe siècle" récemment publié chez Flammarion


Jean-Marie GUEHENNO estime que les dirigeants chinois ont bien compris la difficulté de faire respecter des mesures dictatoriales par plus d'un milliard d'êtres humains. D'après l'auteur, ces dirigeants auraient ainsi l'intention de mettre en place, notamment par la gestion des "crédits sociaux", un système étatique en lequel le citoyen s'appliquerait à lui-même les directives dictatoriales. En d'autres termes, le citoyen deviendrait obsédé par la course individuelle aux "crédits sociaux" qui lui permettent d'espérer une amélioration de son confort de vie.


"La dictature préventive repose sur un contrôle si parfait des esprits que personne ne se sent en prison"


Je cède la parole à Jean-Marie GUEHENNO qui, dans l'EXPRESS du 16 septembre 2021, s'exprime comme suit :

La transformation de la dictature chinoise en dictature du XXIe siècle a de quoi tenter les individus déboussolés de nos démocraties en miettes. Avec le système des « crédits sociaux » que le régime chinois met progressivement en place, on passe de la dictature répressive - celle décrite par George ORWELL, qui repose sur la terreur à la dictature préventive – à celle décrite par Aldous HUXLEY, qui repose sur un contrôle si parfait des esprits que personne ne se sent en prison.


L’Etat chinois, tirant parti de la digitalisation croissante de la société, pourra dans quelques années dessiner un portrait numérique de chaque personne qui en dira plus sur un individu que l’individu n’en sait sur lui-même. En croisant les données de géolocalisation (les metadata), l’historique des recherches Internet, les données bancaires et sanitaires, il devient possible d’identifier les goûts, les opinions, les fréquentations, les habitudes de vie, et d’attribuer ou de retirer des points pour bonnes ou mauvaises conduites, pour récompenser ou pénaliser.


On peut également mesurer désormais avec précision les corrélations éventuelles dans « l’environnement digital » d’une personne (les images qu’elle voit, les paroles qu’elle entend, le contexte dans lequel ces échanges se produisent). Aldous HUXLEY avait imaginé des pilules de bonheur qui nous enfermaient dans un bonheur hébété ; le conditionnement numérique, adapté à chaque situation particulière, franchit une étape supplémentaire en nous installant dans une bulle de bonheur dont nous croirons être les auteurs.


La « tentation chinoise » est là, dans la priorité donnée à l’harmonie sociale sur la personne. C’est un choix de civilisation autant qu’un choix politique. Le dynamisme de la tradition occidentale repose, lui, sur l’exaltation de l’individu, véritable auteur de son destin. L’effondrement du communisme en a marqué l’apogée. Mais 30 ans plus tard, les individus triomphants de 1989 se trouvent sans autres repères qu’eux-mêmes, et la solitude du selfie leur devient insupportable. Le besoin grandit de sortir de soi-même, de donner à chaque vie individuelle une dimension collective.


La Chine, bien avant de devenir communiste, a placé la société au-dessus de l’individu et le mot harmonie a toujours été beaucoup plus fréquemment employé en Asie qu’en Occident. Mais de quelle « harmonie » voulons-nous ? Une harmonie dictée par un appareil politique, une harmonie fabriquée par les machines, ou une harmonie qui réconcilie l’individu avec le collectif, sans étouffer la flamme indépendante de l’esprit ?


J'en reviens à la question du passe sanitaire appliqué dans nos sociétés occidentales. Lorsqu'une grande majorité des Français semble approuver le passe sanitaire, sont-ils conscients du mécanisme discriminant qu'ils approuvent ? Ou, sans prise de conscience, ne veut-ils pas tout simplement (si j'ose dire) pouvoir poursuivre le train-train de leur vie quotidienne (ce qui comprend notamment la possibilité d'aller au restaurant) ?


François SUREAU

Avocat et écrivain, membre de l'Académie française


Dans une interview intitulée "Le goût de la liberté" qu'il a récemment accordée à FRANCE CULTURE, François SUREAU s'exprime comme suit :


Il faut rompre avec une idée assez convenue propre à la plupart des amis de la liberté selon laquelle on a toujours plus ou moins affaire à un citoyen innocent et à un gouvernement coupable.


"Quand les atteintes à la liberté progressent, ce qui se manifeste, c’est la diminution de notre énergie amoureuse de la liberté"


Je pense que les gouvernements tendent à l’efficacité et à la préservation de l’ordre par nature. La vraie question est qu’ils doivent être empêchés d’y tendre au-delà d’un certain point par une très forte résistance sociale des citoyens animés par l’amour de la liberté. Quand les atteintes à la liberté progressent, ce qui se manifeste, c’est la diminution de notre énergie amoureuse de la liberté à l’intérieur du corps social. C’est tout à fait vrai en France où on voit bien que les parlements ont cédé à l’amour de la servitude qu’il s’agisse des libertés contre le terrorisme ou contre les pandémies, les gouvernements et les parlements ont cédé et, à la fin, il n’est resté que les neuf vieux sages du Conseil constitutionnel pour dire : "écoutez les gars, ce n’est pas exactement ce qu’on avait voulu faire en 1789". Et ceci nous pose la question de notre propre consentement à cet effacement progressif de la liberté. La vraie question est alors de savoir comment rompre avec ce consentement, comment retrouver l’amour de la liberté. L’amour de la liberté suppose, comme la foi de Pascal, une pratique et en particulier une pratique institutionnelle permanente. La liberté s’exerce de manière effective de sorte qu’il n’y pas d’autres moyens d’en retrouver l’influx que de ne jamais cesser de l’exercer de manière effective contre vents et marées.


Pour résumer l'article en quelques points

  • Jean QUATREMER rappelle que la démocratie n'a pas été faite que pour temps calme.

  • Jean-Marie GUEHENNO démontre combien une dictature peut s'exercer avec la collaboration - souvent inconsciente - du peuple ainsi dirigé.

  • François SUREAU explique la chute vertigineuse de notre amour pour la liberté. Chute dont nos dirigeants ne manquent pas de profiter.


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